Pub et chats. It’s wooorking this time.
Que feriez-vous si l’argent ne rentrait plus en ligne de compte ?
— L’Homme-dé , Rhinehart, Le seuil 1998, p19
— Milan Kundera, Risibles Amours, “Edouard et Dieu”, 1994, Gallimard, p299-300
Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’Avenarius rompit le silence : « Qu’es-tu en train d’écrire, au juste ?
– Ce n’est pas racontable.
– Dommage.
– Pourquoi dommage ? C’est une chance. De nos jours, on se jette sur tout ce qui a pu être écrit pour le transformer en film, en dramatique de télévision ou en bande dessinée. Puisque l’essentiel, dans un roman, est ce qu’on ne peut dire que par un roman, dans toute adaptation ne reste que l’inessentiel. Quiconque est assez fou pour écrire encore des romans aujourd’hui doit, s’il veut assurer leur protection, les écrire de telle manière qu’on ne puisse pas les adapter, autrement dit qu’on ne puisse pas les raconter. »
Il n’était pas de cette avis : « Je peux te raconter avec le plus grand plaisir Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, quand tu veux, et de bout en bout.
– Je suis comme toi, j’aime Alexandre Dumas, dis-je. Pourtant, je regrette que presque tous les romans écrits à ce jour soient trop obéissants à la règle de l’unité d’action. Je veux dire qu’ils sont tous fondés sur un seul enchaînement causal d’actions et d’événements. Ces romans ressemblent à une rue étroite, le long de laquelle on pourchasse les personnages à coup de fouet. La tension dramatique, c’est la véritable malédiction du roman parce qu’elle transforme tout, même les plus belles pages, mêmes les scènes et les observations les plus surprenantes, en une simple étape menant au dénouement final, où se concentre le sens de tout ce qui précède. Dévoré par le feu de sa propre tension, le roman se consume comme une botte de paille.
– A t’écouter, dit timidement le professeur Avenarius, je crains que ton roman ne soit ennuyeux.
– Faut-il, alors, trouver ennuyeux tout ce qui n’est pas course frénétique vers le dénouement final ? En dégustant cette exquise cuisse de canard, est-ce que tu t’ennuies ? Te hâtes-tu vers le but ? Au contraire, tu veux que le canard entre en toi le plus lentement possible et que sa saveur s’éternise. Le roman ne doit pas ressembler à une course cycliste, mais à un banquet où l’on place quantité de plats. J’attends impatiemment la sixième partie. Un nouveau personnage va surgir dans mon roman. Et à la fin de cette sixième partie, il partira comme il était venu, sans laisser de trace. Il n’est cause de rien et ne produit aucun effet. C’est justement ce qui me plaît."
— Extrait de l’Immortalité, Kundera (un de ses romans dans lequel il se met en scène en compagnie d’une sorte de double, un anté-lui, le prof Avenarius).
— Kundera, Risibles amours, Gallimard, 1994, p13
J’ai vécu trois années dans le Sahara. J’ai rêvé, moi aussi, après tant d’autres, sur sa magie. Quiconque a connu la vie saharienne, où tout, en apparence, n’est que solitude et dénuement, pleure cependant ces années-là comme les plus belles qu’il ait vécues. Les mots « nostalgie du sable, nostalgie de la solitude, nostalgie de l’espace » ne sont que formules littéraires, et n’expliquent rien. Or voici que, pour la première fois, à bord d’un paquebot grouillant de passagers entassés les uns sur les autres, il me semblait comprendre le désert.
Certes, le Sahara n’offre, à perte de vue, qu’un sable uniforme, ou plus exactement, car les dunes y sont rares, une grève caillouteuse. On y baigne en permanence dans les conditions
mêmes de l’ennui. Et cependant d’invisibles divinités lui bâtissent un réseau de directions, de pentes et de signes, une musculature secrète et vivante. Il n’est plus d’uniformité. Tout s’oriente. Un silence même n’y ressemble pas à l’autre silence. Il est un silence de la paix quand les tribus sont conciliées, quand le soir ramène sa fraîcheur et qu’il semble que l’on fasse
halte, voiles repliées, dans un port tranquille. Il est un silence de midi quand le soleil suspend les pensées et les mouvements. Il est un faux silence, quand le vent du Nord a fléchi et que l’apparition d’insectes, arrachés comme du pollen aux oasis de l’intérieur, annonce la tempête d’Est porteuse de sable. Il est un silence de complot, quand on connaît, d’une tribu lointaine, qu’elle fermente. Il est un silence de mystère, quand se nouent entre les Arabes leurs indéchiffrables conciliabules. Il est un silence tendu quand le messager tarde à revenir. Un silence aigu quand, la nuit, on retient son souffle pour entendre. Un silence mélancolique, si l’on se souvient de qui l’on aime.
Tout se polarise. Chaque étoile fixe une direction véritable. Elles sont toutes étoiles des Mages. Elles servent toutes leur propre dieu. Celle-ci désigne la direction d’un puits lointain, dur à
gagner. Et l’étendue qui vous sépare de ce puits pèse comme un rempart. Celle-là désigne la direction d’un puits tari. Et l’étoile elle-même paraît sèche. Et l’étendue qui vous sépare du puits tari n’a point de pente. Telle autre étoile sert de guide vers une oasis inconnue que les nomades vous ont chantée, mais que la dissidence vous interdit. Et le sable qui vous sépare de l’oasis est
pelouse de contes de fées. Telle autre encore désigne la direction d’une ville blanche du Sud, savoureuse, semble-t-il, comme un fruit où planter les dents. Telle, de la mer. Enfin des pôles presque irréels aimantent de très loin ce désert : une maison d’enfance, qui demeure vivante dans le souvenir. Un ami dont on ne sait rien, sinon qu’il est.
Ainsi vous sentez-vous tendu et vivifié par le champ des forces qui tirent sur vous ou vous repoussent, vous sollicitent ou vous résistent. Vous voici bien fondé, bien déterminé, bien installé au centre de directions cardinales.
Et comme le désert n’offre aucune richesse tangible, comme il n’est rien à voir ni à entendre dans le désert, on est bien contraint de reconnaître, puisque la vie intérieure loin de s’y endormir s’y fortifie, que l’homme est animé d’abord par des sollicitations invisibles. L’homme est gouverné par l’Esprit. Je vaux, dans le désert, ce que valent mes divinités.
"— Saint Exupery, Lettre à un otage, Folio, p 39-43
— Saint Exupery, Lettre à un otage, Folio, p35-36
Je ne m’étais pas rendu compte que des guêpes avaient construit un petit nid dans la partie inférieure du parpaing. L’une d’elles, sans doute furieuse d’être ainsi délogée, s’en échappa et me piqua à l’oreille. Je ressentis une douleur fulgurante, comme une inspiration empoisonnée. Jamais je n’avais eu aussi mal de toute ma courte vie, mais cette douleur ne garda son caractère exceptionnel que quelques secondes. Lorsque je lâchai le parpaing sur mon pied nu, m’écrasant les cinq orteils, j’oubliai tout à fait la guêpe."
— Stephan King, Écriture, Albin Michel, 2001, p19-20
Beau. Original. Touchant. [La mine de crayon]
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